Michaël Gaumnitz

Michaël Gaumnitz
Au-dessus du gouffre

Michaël Gaumnitz est un peintre qui filme, un cinéaste qui peint. Et ce n’est jamais la même chose.
Dès le départ, il invente les formes d’une expression singulière, qui associe les ressources du cinéma aux créations graphiques et picturales réalisées à la palette graphique dont il est un pionnier virtuose.
Deux motifs structurent son œuvre : l’histoire de ses deux pays, l’Allemagne et la France, qui le hante, et son dialogue passionné avec la peinture.
Gaumnitz se tient en équilibre sur une fracture, historique et intérieure : « Je suis né dans les ruines. »
C’est à cet endroit qu’il crée.
Considérons son œuvre comme on regarderait un paysage, avec ses abîmes et ses reliefs. Ou comme l’un de ces dessins que Klee coupait en deux puis recomposait en inversant les morceaux.
On s’en tiendra ici à trois moments clés de ce travail : deux films – L’Exil à Sedan et Paul Klee, le silence de l’ange – et l’ensemble de peintures présenté à La Ruche en mars 2022.

L’Exil à Sedan met au jour l’effroyable secret à l’origine de la peur et du silence, d’un interdit paternel devenu destin tragique. C’est aussi l’œuvre accomplie d’un artiste qui maîtrise son art. Avec force et fragilité car il s’agit dans cette « remontée de l’inconscient » d’un saut dans l’inconnu. Enquête vertigineuse pour découvrir le secret d’un père dont le fils porte la culpabilité et la honte. Michaël Gaumnitz est issu d’une lignée de peintres. À chaque génération, l’interdit de peindre est transmis au fils.
L’Exil à Sedan regarde au fond de l’abîme. C’est un saisissement. Le travail de l’image, multiforme, composée de matières en constante tension, est admirable. La palette graphique se fait peinture s’élaborant sous nos yeux. Écran-surface où nulle forme ne se fige. Où les figures apparaissent et se transforment, se recouvrent l’une l’autre et se détruisent et s’effacent. Mouvement permanent qui épouse celui de la quête de vérité avec ses ombres, ses errements, ses repentirs.
Quand dans la dernière séquence enfin, Gaumnitz, jusque-là « incapable de peindre sur une toile avec des pinceaux », assume et transgresse, d’un même geste symbolique, l’héritage, c’est une seconde naissance.

Avec Paul Klee, le silence de l’ange, Gaumnitz introduit le premier peintre moderne dans ses films. Quelque chose s’est libéré dans son regard. C’est en peintre qu’il observe les évolutions de Klee et « entre dans son laboratoire mental ». Son geste graphique dévoile les jeux subtils des équilibres dans les compositions du maître suisse. À la musicalité profonde de Klee répond ici la légèreté dansante du rythme – tel le ballet de figurines aux ombres portées qui ouvre les différents chapitres d’un film éblouissant où Klee devient le matériau de Gaumnitz.
En 1915, Paul Klee écrit dans son journal : « Pour me dégager de mes ruines, il me fallait avoir des ailes. Et je volai.»
Gaumnitz a trouvé les siennes pour se dégager des ruines de son histoire.
La séquence « L’Équilibriste » est consacrée pour une part à un calque intitulé Le Funambule, de 1923. En équilibre sur un fil, le personnage tente de tenir ensemble les lignes et les formes qu’il a créées. De se mouvoir, de s’avancer au-dessus du vide – mais dans quelle direction ? Comme Gaumnitz, en somme, tenu lui aussi de composer à partir des traces et blessures de son histoire.
Et puis il y a les dessins de la séquence « 1933 », choisis parmi les 245 furieusement crayonnés que Paul Klee réalise la même année. L’un a pour titre Honte. Le petit personnage pétrifié, au regard tragique avec ses deux trous noirs à la place des yeux, nous renvoie à la détresse absolue du petit garçon au masque de cochon dans les rues de Sedan.

Dans L’Exil à Sedan Gaumnitz dit à son père : « Tu as vu ce qu’il est interdit de voir, peint ce qui ne peut être représenté.
Tu as porté la mort dans tes yeux. »
Son père a survécu dans les camps nazis grâce à son talent de peintre. Après la guerre, il n’a plus jamais peint de figure humaine, seulement des cochons et des sangliers.
Les peintures de Michaël Gaumnitz prolongent et liquident, comme on le fait d’un héritage, ce qui est en jeu dans le film. Il y donne forme aux visions qui le hantent. Pas d’échappatoire, ni ombre ni profondeur de champ, tout est exposé à notre regard sidéré. Créatures à tête de cochon, d’autres dont le ventre énorme, obscène, grouille d’une boue informe et innommable. Compositions hallucinées dans lesquelles le camp de concentration est partout, dedans et dehors, où dominent les trois couleurs du nazisme – noir, blanc, rouge. La matière est chargée, épaisse, Gaumnitz passe souvent du pinceau à la main. Geste cathartique. On a la sensation d’une implosion, d’une saturation de matière et de signes dans un espace contraint, d’un débordement, d’un cri. Et quand, sur une autre toile, surgit du temps et d’un fouillis de verdure la bicyclette de l’enfance, ce sont toutes les couleurs qui reviennent à la vie.

Catherine Haller

 

Séquences vidéo :

EXIL_A_SEDAN.mp4
https://www.vimeo.com/manage/videos/782225069/general

AUTOMNE-ALLEMAND_ST FR.mpg
https://www.vimeo.com/manage/videos/782229146/general

Les Ruba’iyat_Prévert_ M_Gaumnitz.mpg

Le courrier des téléspectateurs : La dentelière– Michaël Gaumnitz
https://youtu.be/cDBFjVY4zj0

Liens web :

Telerama : Michaël Gaumnitz, peintre de ruines.

Le Monde (Catherine Humblot) : Michaël Gaumnitz, la honte à la racine

Anne Brunswic : L’Exil à Sedan de Michael Gaumnitz.

Myriam Blœdé : Notes sur 1946, automne allemand de Michaël Gaumnitz